11 décembre 2007
L'Ordure
C’était le genre de voisins plutôt discrets. Ils avaient bien dû faire quelques travaux en arrivant, mais rien d’insupportable, rien de particulièrement sonore en soirée. Ils occupaient le studio qui jouxte notre appartement, un studio que nous connaissions pour y avoir passé une soirée avec le Lyonnais avant son départ. Pour un studio, c’était plutôt un grand studio avec une vraie cuisine indépendante, une salle de bain assez grande et une petite entrée avec placard, mais ça restait un studio dans lequel ils vivaient avec leur enfant en bas âge. Trois dans une pièce, pour mener une vie équilibrée, il y a quand même mieux…
Pourtant, c’était plutôt calme. Le gamin pleurait, mais quel gamin ne pleure pas en bas âge ? On se croisait, bonjour, bonsoir, rien de plus. La femme était jeune, semblait imide, le regard triste ou inexpressif, c’était difficile à évaluer ; l’homme paraissait un peu plus âgé, pas plus expansif. Des voisins presque idéaux par leur discrétion.
Un soir, il n’était pas très tard, notre quiétude fut troublée par des cris, des coups assénés contre la porte. Des insultes fusaient, lancées par une voix de femme. Presque simultanément, mon voisin d’en face d’alors, Technocentre, et moi-même nous sommes retrouvés dans le couloir, prêts à porter secours à la femme en détresse. Et là, nous découvrîmes une jeune femme, une inconnue qui cherchait à défoncer la porte du voisin. Elle l’insultait, pleurait, tapait, proche de l’hystérie. En nous voyant, elle a commencé à nous prendre à témoin.
— Cet enculé, il me mène en bateau depuis des semaines !
— Calmez-vous…
— Il me baratine, il m’a fait croire qu’il était amoureux, je l’ai suivi et il est avec une autre, avec un enfant ! Putain, je l’aimais moi, je lui ai passé du fric, je suis trop conne !
Nous avons essayé de la calmer, de la raisonner un peu. Elle nous a expliqué qu’il l’avait draguée à la gare de Lyon, qu’elle avait trouvé bizarre qu’il ne soit pas disponible autant qu’il le voulait, qu’elle le souhaitait. Pendant ce temps, elle continuait de temps en temps à frapper sur la porte, à gueuler. La femme de l’Ordure de l’autre côté pleurait et demandait à celle qu’elle qualifiait de pute de partir. L’Ordure ne disait rien. On expliquait à la jeune femme que ce qu’elle faisait ne servait à rien, que visiblement ce mec n’en valait pas la peine. Elle semblait convaincue, mais avait besoin de se défouler. Après quelques flopés d’injures et de coups, elle est repartie, laissant le couple et l’enfant en larme dans le petit studio.
Rétrospectivement, je n’étais pas surpris de ce qui c’était passé. On les voyait peu ensemble, on ne le voyait jamais avec son fils. Bien sûr, on ne voyait pas tout, mais elle avait le profil de la femme soumise à son homme, qui s’occupe de ce qui est matériel à la maison et attend qu’il rentre, même s’il ne rentre pas. Son regard était définitivement triste, pas inexpressif…
Le couple n’a pas déménagé tout de suite. Ils n’étaient pas causants à la base, ils rasaient les murs après coup. Elle avait été humiliée devant nous, elle découvrait, ou ne pouvait plus faire semblant d’ignorer, qu’elle vivait avec quelqu’un qui la trompait. Chaque jour ou presque on la croisait et elle devait faire avec nos regards emplis de pitié. Inspirer la pitié est terrible. Elle ne cherchait pas à parler avec nous, mais que pouvait-elle dire ? Chercher à expliquer, à raconter après cet épisode aurait sans doute été pire. Et pour nous, que pouvions-nous dire ? On est avec vous qui restez avec cette Ordure ?
Ils ont déménagé. Ensemble. Ils se sont installés une rue plus loin, dans un appartement qui n’était, je crois, pas beaucoup plus grand. Je la croisais de temps en temps, seule avec son enfant. J’ai croisé son mec qui rentrait chez eux. Tous deux baissaient les yeux quand on se croisait. A elle, je lançais un petit sourire qu’elle captait peut-être du coin de l’œil. Un jour, je ne les ai plus croisés, une autre femme est-elle venue défoncer leur porte ? Je ne le sais pas.
Commentaires
Un instant j'ai eu peur, que les coups soient celui de l'un sur l'autre, ou sur l'enfant.
Parfois, on entend sur le palier des cris et des bruits sourds, difficile à dire s'il s'agit d'une engueulade Méditerranéenne bien sonore avec objets qui volent ou s'il y en a un qui en prend, littéralement, plein la tronche.
Parti pris : essayer de parler avec les enfants pour voir s'ils vont bien, observer. Pas un n'est sorti avec un cocard, pour le moment...
Pour tes voisins, ça fait très "petit drame ordinaire", après tout, peut-être trouvent-ils leur équilibre dans ce mode de vie... Pauvre gosse en tout cas...
Pour avoir eu un mari volage, je ne le traiterais pas pour autant d'ordure :D
Anne, ce n'est jamais facile d'agir dans ces cas. Entre le respect de la vie privée et l'intervention, ce n'est pas si simple car on manque souvent d'informations sur ce qui se passe vraiment. Des signes extérieurs, oui, mais ce n'est pas toujours le cas…
Pour ce couple, ils devaient trouver une forme d'équilibre déséquilibré, sans doute…
Valérie, le titre et la dénomination me sont venus naturellement, mais en même temps j'ai hésité, ne sachant pas si j'étais vraiment dans le ton. J'ai finalement maintenu car ce n'est pas pour moi une simple histoire de mari volage. Il ne s'est pas contenté d'aller voir ailleurs, il a fait miroiter des trucs à l'autre fille, lui a piqué du fric, n'a pas réagi dans l'histoire, semblait en dehors de sa vie de couple, mais profitait du confort de rentrer chez lui où j'imagine sa femme avoir tout préparer pour lui. Elle était liée à l'enfant pendant qu'il était ailleurs et n'assumait rien. J'ai finalement gardé le titre…
Je suis plutôt d'accord avec Valérie en ce qui concerne le titre mais pas pour les mêmes raisons ;) Dans le sens où j'aurai tenté un titre très ambigu (plus ouvert à l'interprétation donc...) à la mesure de l'extrême ambiguité de la situation décrite.. (tout ça au sens large, car chacun se fait son diée cependant...)...Mais ça se discute certes !
Et bon, fastoche de dire ça après !
Je te suis là-dessus K, c'est trop évident avec le titre. Les autres portraits se livraient moins d'entrée de jeu, là je ferme trop le personnage.
J'étais à moitié satisfait en postant ce texte car j'avais le sentiment de ne pas avoir pris le temps d'y réfléchir vraiment.
Pas facile, hein Gillou, de parler objectivement de ses contemporains. Et si tout ça c'était des bobards ? Ton texte aurait tout aussi bien pu s'intituler "L'hystérique". Enfin moi ce que j'en dis... Ce n'est que l'avis d'un grisé... par la vie.
Pas facile surtout en ce moment de m'occuper de 2 blogs en même temps, alors que j'ai 2 boulots en même temps…
Bref, je n'ai jamais eu envie de parler objectivement de mes contemporains, comme disait l'autre, si j'étais objet je serais objectif… C'est bien sûr mon point de vue et pour moi ce titre ne colle pas, maintenant, je ne détiens aucune vérité…
Comme Anne, je n'arrive pas à compter les points de ce ping-pong sentimental... Il y a juste que le bébé ne doit pas être heureux s'il y a tant de tristesse, c'est surtout ce qui me touche...
Bonjour,
je te souhaite de bonnes et agréables fêtes de fin d'année avec ceux que tu aimes et qui t'aiment. J'espère que 2008 sera pour toi une année riche en émotion, que tu connaitras la santé mais aussi la réussite, enfin que ton blog continura à nous réjouir que tu auras la visite fidèle de nombreux lecteurs.
Que c'est dur!
Je pense sincerement à cette jeune maman... et ça me fait de la peine.
Tu sais, tes chroniques sont un pur moment de detente (et de reflexion, aussi).
Bises
Françoise (je réagis avec un certain retard, mais je n'ai pas laissé tomber !), je ne sais pas ce qu'est devenu ce môme, mais ça m'arrive de penser à lui en me disant que certains démarrent bien mal.
Merci Pierre (c'est en telisant que je me dis que je suis vraiment TRES en retard dans mes réponses !)
C'est une histoire plutôt triste Val, même si on a du mal à faire la part entre les deux, je penche tout de même plutôt du côté de la mère moi aussi (mais je pense que ça s'est senti dans le texte;o)