05 décembre 2007
Le Fantôme
Je n’ai pas vu tout de suite qu’il était là. Ce qui aurait pu être une marque de sérieux professionnel. Je ne sais pas au bout de combien de temps je me suis rendu compte de sa présence, mais c’était en revenant du marché, en passant devant le parking, mon regard avait été attiré par cette plaque à l’emplacement de son véhicule : « détective privé. » J’avais un détective privé dans mon immeuble et je ne le savais pas. Aucune plaque sur le devant de l’immeuble, juste cette simple plaque sur le parking. Un Philip Marlowe, ou un Jack Palmer, mais un privé, dans mon immeuble, je trouvais que ça avait de la gueule !
Un privé dans l’immeuble, et c’était un peu comme si je vivais au cœur d’un classique de la Série Noire, comme si j’allais croiser un jour Bogart en sortant de l’ascenseur. J’imaginais à un étage non identifié un type — je ne pouvais vraiment pas imaginer une femme, les clichés ont la vie longue — attendant à son bureau, séparé de la salle d’attente par une porte en partie vitré, en buvant du scotch ; j’imaginais la femme fatale qui allait rentrer et les coups de feu qui retentiraient dans le bâtiment.
Pourtant, il n’y avait aucun signe de la présence de ce privé en dehors de cette plaque sur le parking. Sans avoir vérifié à chaque porte, aucune plaque d’activité parmi les nombreuses dédiées aux médecins ne renseignait sur son existence, pas de plaque discrète à la porte d’un appartement. Rien qu’une plaque sur un parking. Je pouvais comprendre que l’individu recherche une certaine discrétion, il vaut mieux parfois ne pas se faire remarquer dans ce job, mais à ce point, c’était troublant. Pourquoi ne le signaler qu’à cet endroit ?
Je ne vais pas dire que je me suis mis à surveiller cette place de parking pour voir à qui appartenait cette plaque, mais quand je passais devant, quand j’étais sur mon balcon, je ne manquais pas de regarder. Quand je croisais quelqu’un dans l’immeuble, je me demandais si ce n’était pas mon privé. La voiture changeait, n’était jamais la même, mais personne ne semblait se plaindre qu’on lui occupait SA place. A quoi bon mettre une plaque pour signaler que la place est réservée si c’est pour que n’importe qui s’y stationne ?
Ce n’était pas une obsession non plus, mais j’avais envie de savoir. Je guettais quand la Gardienne changeait les affichages dans le hall à l’occasion de l’arrivée ou du départ d’un professionnel. Mais il n’y avait rien qui venait. Je prenais en quelque sorte la fonction de celui que je voulais découvrir, à une échelle microscopique, mon champ d’investigation ne débordant pas de mon immeuble, mes enquêtes ne me conduisant à interroger personne d’autre que moi-même.
Quand le ravalement de façade a été réalisé, je me suis dit que cette plaque sur le parking allait disparaître, qu’à l’évidence il n’y avait pas plus de détective sous mon toit que d’humanité dans le regard de Poutine. Mais un matin, alors que les ouvriers repliaient leurs échafaudages, je constatai que la plaque était revenue. Et le ballet des voitures toutes différentes a repris. Le privé était toujours là…
Depuis, la plaque a disparu, le privé qui n’a jamais été là a disparu. Pas d’autre changement que cette disparition pour se dire que le détective est parti. On aurait pu laisser cette plaque par habitude, pas de privé, mais une plaque qui traîne en témoignage d’un temps où il y en eu un. Mais de l’ôter, n’est-ce pas le signe qu’il était bien présent ? Invisible, mais présent…
Commentaires
Invisible pour les filatures c'est vraiment le top ;-)
T'es sûr qu'il était pas à côté de la plaque ?
Et cette disparition a des accents pérécquiens qui me parlent !
Pour ceux qui arrivaient à le joindre, ce devait être effectivement un bon professionnel Catherine !
Il devait à coup sûr y être K ! Et tu me fais un joli compliment là ! (comment parler des occupants d'un immeuble sans penser à la vie mode d'emploi ? Y penser, mais bien sûr pas chercher à s'y comparer, autrement on ne fait rien…)
S'il était invisible, ça devait être un bon !
A te lire, je me disais que ça ferait un bon départ de fiction, en fait c'était toi le privé, désigné dans ta mission par la plaque qui te transforme en observateur des autres :-)
Anne, tu as bien saisi ce que j'essayais de dire à travers cette histoire ! Si l'idée te tente de développer ça, ne te gène surtout pas !
Ah, j'ai des détectives dans mon immeuble, ils ont posé une plaque et je ne sais pas du tout qui et où ils sont ? (Nous avons plusieurs escaliers). J'en avais d'ailleurs fait un petit billet aussi !
Tiens, c'est amusant ! En tout cas, nous ne sommes pas dans le même immeuble, je n'en ai qu'un (détective et escalier !) j'aimerai bien lire ce que tu as écrit là-dessus, tu peux m'envoyer le lien ?
Juste en face de chez moi il y a le RIP (recherche investigations paranormal) plus fort qu'un détective privé non ? Mais je me demandais si la place de parking n'était tout simplement par réservée aux clients du détective ce qui expliquerait les différentes voitures.
Finalement cette enquête sur la disparition du privé n'a pas aboutie? A t'il seulement existé ou seulement sa plaque? Qui a t'on enlevé, le détective ou seulement sa plaque? Je dirais que c'est du Perechokien...
Valérie, je dois dire que tu décroches la palme des voisins étranges ! En plus l'acronyme est bien trouvé, rest in peace…
Pour la place, ce n'est pas le cas car il y a une barrière avec une télécommande pour accéder au parking, ce sont donc des résidents, ou des gens qui louent juste la place qui ont accès au parking…
Françoise, l'enquête n'a rien donné, c'est frustrant, non ? Je n'ai pas de réponses à tes questions du coup, par contre j'ai une question, le sens de ton dernier mot ?
Perec Hitckockien!
Retrouver un privé :-)
Peut être peux tu retrouver le privé ici :-)
http://www.cnsp.org/
J'adore le texte! Bien vu!
Dommage que tu n'ais pas réussi à résoudre l'enigme!
C'est un superbe double compliment Françoise !
Je vais essayer tiens Mike !
Dommage, d'un certain côté oui Val, d'un autre l'histoire est sans doute plus belle ainsi, moins prosaïque