20 novembre 2007
Le Junkie
Le Junkie était déjà mort quand on est arrivés dans l’immeuble. Il avait été découvert par l’Infirmier l’été précédant notre emménagement, à notre étage, victime d’une OD. C’était une des premières choses que l’Infirmier nous avait dites lorsque nous étions arrivés. L’immeuble était, est toujours d’ailleurs, le dernier du quartier à ne pas avoir de digicode en permanence, à cause des médecins qui œuvrent sur place. Le quartier étant passant, animé, il arrive que des types qui viennent squatter les escaliers.
Le Junkie est mort et aurait pu rester un simple souvenir, une histoire que les plus anciens du bâtiment se transmettent en attendant que sa mémoire s’estompe à jamais. Qui se soucie d’un junkie qui claque seul sur les marches d’un escalier quand le pays a largement migré vers les plages et autres lieux de villégiature ? Une vieille femme, sa grand-mère s’en souciait. Chaque année, discrètement, elle venait fleurir le palier, en souvenir de celui dont personne ne connaît le nom, comme certains viennent déposer des bouquets devant un arbre sur une route meurtrière. Elle sauvait ce jeune homme de l’oubli général.
Depuis deux ans, la grand-mère n’est plus revenue. Le Junkie va définitivement disparaître de l’immeuble.
Commentaires
C'est triste de se dire qu'avec une grand-mère aimante, ça n'a pas suffit pour empêcher le Junkie d'être un Junkie (voir un junkie mort).
En même temps, si l'amour suffisait...
C'est tellement facile de tomber dedans et tellement difficile d'en sortir que je crois bien que l'amour d'une grand-mère soit bien insuffisant…
C'est bizarre, un palier comme tombe.
C'est vrai, j'avais pas réalisé que ça fait une sorte de tombe en hauteur, c'est assez atypique en fait !
La vie est triste, vilaine et moche. C'est pourquoi certains se droguent, pendant que d'autres boivent de l'eau parfumée. Parfois un junkie tombe, ce qui rend encore plus glauque, plus triste, plus vilaine, plus moche la vie, comme dans un mauvais feuilleton télévisé. La fleur, ultime révélateur d'une mémoire volatile, apporte alors temporairement un peu de couleur à la grisaille d'un hall, un peu de lumière à la sombritude du quotidien, tout en nous rappelant avec toute la force de sa perversité et jusqu'à son effeuillage complet, que quelqu'un est mort juste ici, à l'endroit où ses pétales commencent déjà à se détacher et tombent, un à un, sur la surface carrelée. Avec ou sans fleurs, pour certains d'entre nous la vie est triste, vilaine et moche. Il en est qui préfèrent essayer de l'oublier par tous les moyens, car tout le monde n'a pas la force de s'habituer, c'est tout…
Putain Noël, mais tu m'as ému ! Certains essayent de l'oublier en la mettant en scène, comme pour s'en distancier, mais ça ne marche pas toujours...
Que c'est triste lorsque la vie est si dure qu'on n'arrive plus à voir autre chose que ses instants moches.
Junkie, on n'arrive plus à voir grand-chose de la vie…
F'ta d'ma gueule Anéki ! Mais t'inquiète, j'essayerai de ne pas venir faner dans ton hall.
M'enfin Noël, tout de suite tu t'imagines des choses, j'étais sincère !
Holy war
Genocide
Suicide
Hate and cruelty...
How can this be holy?
If I had a heart I'd cry.
(extrait de SHINE de Joni Mitchell.)
Rejoint parfaitement "la force de s'habituer"...si on avait un coeur, on pleurerait...
C'est bizarre, cette histoire de grand-mère…
T'es sûr que c'était sa grand-mère ? Dommage qu'on ne puisse savoir quelle relations ils entretenaient (pourquoi ne pas imaginer une once de culpabilité ?)…
Et le Junkie disparaît peut-être de l'immeuble, mais était-ce souvenir qu'il importait de garder de l'humain qui a fini sa course sur le palier…? Espérons que celui-ci, avec un nom et un prénom, est encore vivant dans la mémoire de quelqu'un qui s'intéressait à lui…
C'est triste, en effet.
Ton texte est beau.
bises
K, je me rends compte à te lire que je ne connais pas assez Joni mitchell, c'est très beau;
Fabrice tu poses de bonnes questions, auxquelles heureusement je n'ai pas de réponse, car elles risqueraient d'être mauvaises à côté. Oui, c'était sa grand-mère, maintenant, ça ne dit rien sur leur relation et on peut imaginer ce qu'on veut : comment une histoire réelle donne lieu à des personnages de fiction quand le lecteur se les approprie. j'aime ça.
Merci Val, à ma façon, je dépose une fleur…