Ici, c'est chez moi

J'habite ici depuis plus de 10 ans, j'ai eu l'occasion de croiser pas mal de monde

23 novembre 2007

La Gardienne

La Gardienne n’était pas spécialement sexy. Elle semblait s’évertuer à ressembler à une caricature de gardienne d’immeuble avec sa blouse en nylon à fleurs, ses claquettes aux pieds, quand ce n’était pas des mules chaussons, ses cheveux mal coiffés et ses grosses lunettes en écaille. Elle était parfois secondée par son mari qui l’aidait pour tout ce qui était physique, de la sortie des poubelles aux visites nocturnes aux vieilles qui avaient entendu du bruit. Ils vivaient dans le petit deux pièces en rez-de-chaussée avec leur fille et elle faisait plutôt correctement son travail, même si les vieilles de l’immeuble s’en plaignaient régulièrement, par-derrière bien évidemment.

La Gardienne avait été autrefois une simple résidente de l’immeuble, avant que nous y emménagions. Elle avait fait quelques fois l’intérim du gardien en titre, puis, avec son mari, ils avaient acheté un pavillon à quelques kilomètres de là. Le pavillon, sans doute l’accomplissement d’un rêve. Le syndic cherchait un nouveau gardien, avait du mal à en trouver un, il s’était tourné vers cette femme qui était sans emploi. Ils étaient venus vivre dans un petit deux-pièces pour n’occuper le pavillon que le week-end. Ils sont nombreux les travailleurs qui ne vivent pas chez eux la semaine, mais plus rares lorsque leur chez eux n’est qu’à une dizaine de minutes en voiture.

La Gardienne paraissait dans son élément à discuter du temps qu’il fait, des problèmes du quartier, des enfants qui grandissent. Elle rendait de menus services, gardait les colis. Elle avait même gardé notre fille un soir parce que sa fille nous avait fait faux bond au dernier moment. Les discussions ne menaient pas forcément très loin, mais on n’attend pas forcément de refaire le monde à chaque fois qu’on parle avec quelqu’un. Ces banalités avaient quelque chose de rituellement rassurant. Une fois, je passais devant sa fenêtre et, rompant avec toutes les habitudes, la gardienne et son mari m’avaient apostrophé. J’étais surpris, c’était la première fois qu’ils m’abordaient ainsi.

— On vous a vu hier à la télé ! »

Bien sûr, j’étais passé la veille sur TF1 pour rendre service à un collègue et jouer à l’expert dans une émission palpitante, Plein les yeux. Je n’avais pas eu droit à une remarque quand l’équipe de tournage était venue à la maison, par contre, le passage télé, sur TF1 était immanquable. J’avais souri et avant que je puisse vraiment répondre, la question suivante arrivait :

— Mais, vous travaillez à la télé ? »

Je changeais de statut à leurs yeux. J’ai été obligé d’expliquer que le titre, usurpé, de chercheur au CNRS qui était écrit sous mon nom ne correspondait pas à un emploi de chez TF1, mais je n’ai pas été persuadé que la nuance soit bien passée…

La vie aurait pu continuer ainsi tranquillement, la fille de la Gardienne serait devenue adulte laissant ses parents dans le deux-pièces la semaine, le pavillon le week-end, la Gardienne aurait perdu de sa stature en se voûtant sous le poids de ses tâches ménagères. Mais un jour, le mari de la gardienne s’est fait plus rare. Cela faisait déjà un moment qu’il paraissait moins souriant, mais comme je ne passais plus à la télé, nos sujets de conversations avaient diminué. On le voyait surtout le samedi pour sortir les poubelles, les plus nombreuses et les plus lourdes, celles du tri sélectif, verre ou papier selon les semaines, emballages à chaque fois. Bien sûr, qui serait resté avec une femme si peu sexy alors qu’il travaillait chez EDF et devait avoir l’occasion de croiser des femmes esseulées en journée, scénario récurrent de porno cheap…

Sauf que, c’est la Gardienne qui avait un amant… D’où le sortait-elle en étant scotchée dans son deux-pièces la semaine, avec son mari dans le pavillon le week-end ? Qui avait-elle séduit en trimant sous sa blouse ? Toujours était-il que la séparation était inévitable et qu’elle ne fut pas évitée. La Gardienne en attendant se métamorphosait, elle faisait plus attention à sa tenue, mettait moins souvent sa blouse, se coiffait, avait changé de lunettes… Plein de signes dont certains, rétrospectivement, auraient pu être relevés avant. Elle n’était plus bignole, elle devenait femme : elle était amoureuse, ça se voyait.

Dès lors, elle ne pouvait rester longtemps la gardienne. Le syndic voulait bien d’une femme, mais à condition qu’elle soit en couple pour assumer les travaux les plus physiques. Et si le mari acceptait de vivre dans le deux-pièces et renonçait à la jouissance du pavillon, l’amant ne semblait pas avoir envie de se glisser totalement à sa place. La Gardienne est partie refaire sa vie, à moins que ce ne soit pour la commencer, sur la Côte d’Azur, débarrassée de sa blouse sans doute, mais ça, c’est une autre histoire…


Posté par Gilles Aitte à 23:43 - Commentaires [14] - Permalien [#]

Commentaires

Décidément, j'aime bien tous les trous, les mystères qui existent dans tous ces personnages que tu décris.
Les êtres humains sont toujours bien plus complexes que ce qu'on en voit…

Posté par Fabrice, 24 novembre 2007 à 10:08

Oui moi aussi j'aime ce nouvel espace. Et puis peut être travailles-tu avec ma soeur :D

Posté par Valérie de Hte S, 24 novembre 2007 à 10:37

C'est exactement ce qui m'intéresse dans ces portraits, essayer de rendre compte d'une certaine complexité chez ces personnes croisées au fil du temps. Des petites histoires de gens sans histoire…

C'est gentil Valérie. Donc, si j'ai bien compris, ta sœur travaille à la télé, c'est bien ça ? :o)))

Posté par Gilles Aitte, 24 novembre 2007 à 18:20

C'est ma période des Gardiennes surprenantes, après celle de Muriel Barbery, la tienne. Dans un registre un peu différent :-)

Mais dis donc, tu leur as dit que tu étais une star du ciné, à l'époque du passage sur TF1 ?

Posté par Anne, 24 novembre 2007 à 21:35

Vos portraits sont simples et sensibles... les voisins sont un bon sujet, si proches et inconnus en même temps...
Il y a dix jours, ma voisine est morte, elle est tombée et n'a pas eu la force de se relever. Nous étions 7 à l'enterrement. Elle s'appelait Jeannine et elle est morte comme un chien.

Posté par Editricencrise, 25 novembre 2007 à 15:54

Surprenant comme ce sont les personnes dont on s'y attend le moins qui ont souvent des vies sentimentales agitées. Très joli portrait...
Mais une question me taraude, qui a remplacé la gardienne ???

Posté par emanu124, 25 novembre 2007 à 18:02

Waoooh, gardienne de l'amour, en fait...
Je ne m'imaginais pas les mythes grecs en blouse et balai...

Posté par fbd, 25 novembre 2007 à 18:19

Anne, je n'avais jamais entendu parler de Muriel Barbery, j'ai du mal à me rendre compte de nos différences(même si après une rapide recherche sur le net certaines me sont apparues évidentes : philosophe, normalienne, écrivain… peu en commun avec moi là-dessus ;o))
Je n'ai jamais eu d'écho sur ce point de leur part en tout cas.

Editricencrise, merci pour ce compliment.
Personnellement, je ne suis pas très enterrement, je n'y vais pas naturellement, même pour des proches, surtout pour les proches j'ai envie de dire Mais j'aime bien cette idée de tous ces destins qui cohabitent sans qu'on en ai vraiment conscience.

Manu, c'est heureux d'ailleurs, si tout était limpide, transparent pour utiliser une notion à la mode et très valorisée, ce serait terrible. Lire en nous comme dans des livres, c'est du totalitarisme.
Pour ta question, réponse un de ces 4…

Françoise, j'ai vu une fois une Iphigénie caissière de supermarché (c'était écrit sur son badge), alors en blouse et balai…

Posté par Gilles Aitte, 25 novembre 2007 à 22:33

Ahah, je t'éclaire avec plaisir ! Muriel Barbery est surtout l'auteur de "L'élégance du Hérisson" qui met en scène une gardienne d'immeuble tout à fait... étonnante. Lis le si tu as l'occasion, c'est un délice !

Posté par Anne, 26 novembre 2007 à 11:15

‘cré Gillou, rate pas une occase de te mettre en scène. Hein ! Vu à la tété, le Gillou ! Et puis, à peine arrivé, voilà que tu plagies une primée des Libraires. Pas joli-joli. Ça peut chercher loin, tout ça… mais bon, si les Vamps trouvent vraiment des amants, alors je m’incline devant la vie.

Posté par Noël, 26 novembre 2007 à 14:15

Merci Anne, j'avais vu ce titre sans savoir ce qu'il y avait derrière. Je vais jeter un œil la dessus !

Noël, j'attendais cette remarqu, je savais que tu ne me raterais pas ! Il ne faut pas perdre de vue que la réalité dépasse souvent la fiction

Posté par Gilles Aitte, 26 novembre 2007 à 20:16

Tu pose un regard attentif sur les gens!
Tes desriptions sont plus vraie que nature et trés vivantes (heu.. non... je ne te compliment pas parce que je crois que chercheur au CNRS ça veut dire que tu bosses pour la télé).

PS: Tu pourrais pas me pistonner pour la météo chez TF1? J'ai pas de blouse, pas de lunettes ;) !

Posté par val, 27 novembre 2007 à 21:42

Val, je crois que les gens m'intéressent au fond, même si c'est par le biais parfois d'une reconstruction comme ici.
((Pour rien au monde je ne te souhaiterais de faire la météo sur TF1, porter des fringues vulgaires pour jouer à la potiche, je te respecte trop pour ça ! :D

Posté par Gilles Aitte, 27 novembre 2007 à 23:02

C'est vous la gardienne

Mr le vrai gardien dans tou ça c'est vous,car vous aimez les histoires.vous critiqué telment la gardiene,mais si ça se trouve mr est plus moche que la gardienne.

Posté par isa, 30 janvier 2009 à 00:02

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