29 novembre 2007
La Vieille du Quatrième
La Vieille du Quatrième fait partie des personnes autour desquelles l’immeuble semble avoir été construit. Depuis que nous sommes là, elle ne paraît pas avoir changé, pas pris une ride, elle les avait déjà, pas blanchi, elle l’était déjà, pas changé de tenue… On se croise dans l’ascenseur, elle va rendre visite à ses copines qui disparaissent petit à petit, dans le hall quand elle revient d’avoir fait ses courses, dans la rue parfois, de retour du marché — où elle se rend bien avant nous. Elle ne change pas, mais j’ai quand même l’impression de moins la croiser dans les rues et de plus en plus dans le hall et l’ascenseur…
On discute souvent quand on se croise. Physiquement, elle est très sèche, mais elle l’est beaucoup moins quand elle s’exprime, même si parfois ses propos retrouvent un peu de la raideur de sa silhouette. Elle arrive généralement tout sourire pour commencer à parler du temps qu’il fait ou des enfants qui grandissent. Et puis, elle va évoquer l’immeuble qui se dégrade, la Gardienne qui ne fait pas son travail, le Gardien Picard qui est trop absent, telle voisine qui fait du bruit, tel voisin qui ne lui répond jamais…
Avec ses copines, elle n’est pas toujours plus aimable quand elle parle d’elle. Une fois, dans l’ascenseur, il y avait Dents Tranchantes, qui est il est vrai particulièrement pénible. Elle discutait avec elle et quand cette dernière est sortie, elle m’a dit :
— Elle est vraiment chiante à toujours se plaindre, je n’arrive plus à la supporter !
Elle venait de discuter comme si de rien, l’avait quittée avec un sourire et à peine Dents Tranchantes avait-elle tourné le dos qu’elle déblatérait sur son cas. C’était assez désagréable, mais au fond je pensais comme elle et restais un peu à discuter, le doigt sur le bouton permettant de maintenir ouverte la porte de l’ascenseur.
C’est un classique avec la Vieille du Quatrième, je parle souvent dans l’ascenseur et lorsque l’on arrive à son étage, on poursuit notre échange, elle sur le pallier, moi dans l’ascenseur en le bloquant. En fait, j’aime bien parler avec elle, même si parfois elle est un peu méchante, même si parfois je me demande ce qu’elle peut raconter derrière mon dos. Elle a tendance à être tout miel devant et à râler par derrière, je ne vois pas pourquoi je serais épargné par ses humeurs. Je crois que j’aime bien parler avec elle parce que malgré tout ça, elle clôt souvent l’échange en laissant entendre que tout ça a peu d’importance, que c’est juste histoire de dire quelque chose et que râler fait partie de ce qu’on aime bien faire. Une Vieille qui ne râlerait pas, serait-ce vraiment une vieille après tout ?
L’autre jour, je prenais l’ascenseur pour descendre au rez-de-chaussée. Lorsque la porte s’est ouverte, la Vieille du Quatrième était là. C’était inhabituel puisque j’habite plus haut, généralement on voyage ensemble à la montée, pas à la descente. Comme à chaque fois que nos repères sont perturbés, j’ai regardé pour vérifier que j’étais bien au bon étage, alors que je sortais de chez moi. Devant mon air surpris, elle m’a expliqué qu’elle revenait de chez la Vieille du Huitième. Presque en s’excusant, elle m’a fait comprendre qu’elle n’y allait pas forcément parce que ça lui plaisait tant que ça. Et en partant, sur le pallier, elle m’a lancé :
— Vous savez, ce n’est pas drôle de vieillir toute seule…
Je n’ai pas vraiment su quoi répondre, mais j’ai su que je continuerais à bloquer l’ascenseur pour parler avec elle, tant qu’elle prendra cet ascenseur, même si parfois elle est un peu langue de vipère, même si elle parle derrière mon dos.
Commentaires
Ta vieille du quatrième me rappelle feue la vieille voisine de LaVitaNuda, qui bloquait les gens pour une papote express dans le hall d'entrée...
J'aime bien les vieilles dames un peu méchantes, quand elles le sont... intelligemment, on va dire. Et surtout quand effectivement, elles n'accordent pas d'importance à leurs petites mesquineries.
Peut-être parce qu'au fond, je sais que c'est comme ça que je finirai si j'ai de la "chance"... J'espère qu'il y aura quelques "vieux grands jeunes hommes" pour parler un peu, à l'occasion.
L'ennui est un point commun qui crée des ressemblances, Anne. Il faut souhaiter trouver des gens avec qui parler, mais je pense que ça se fait naturellement, si on fait soi-même des efforts envers les autres. On verra plus tard… peut-être…
Merci de vos commentaires, la méchanceté, l'ennui.
Anne, je m'aperçois que je suis extrêmement "démuni" devant la méchanceté, ça me désarçonne, je ne m'y fais pas même si je comprends les situations évidemment, hautement liées à la nature humaine... Là je crois que ce qui achoppe c'est mon côté "positif" ...à creuser (!)
Quant à l'ennui, je ne le vis pas mais il assemble; en effet, Gilles...Je le comprends aussi.
K, il faut nuancer dans la méchanceté aussi. Elle peut m'interpeller, je vais parfois chercher à la comprendre, pas forcément à l'accepter, tout dépend de sa nature.
L'ennui, je ne le vis pas spécialement, mais je ne le fuis pas non plus, il n'a pas que des inconvénients. C'est une question de gradation là aussi. Par exemple, si je me m'étais pas ennuyé au boulot, je ne serais pas où je suis aujourd'hui.
Il est tendre, ton récit.
A chaque fois que je viens ici (je te le dis comme je le pense) je suis bluffée par ton amour our les gens.
Tu aimes les gens, j'en suis convaincue. tu aimes l'être humain quel qu'il soit, avec ses défauts et ses travers.
Tu as uen indulgence naturelle.
Au delà de beau textes à lire, c'est également de l'humanité gratuuite que je viens chercher ici.
Bises!
C'est vraiment très gentil Val. J'aime bien observer ce qui m'entoure en tout cas. et essayer de le comprendre. Je n'y arrive évidemment pas forcément, mais j'essaye d'éviter de juger, c'est peut-être ça être indulgent…
Je suis touché par ton commentaire…
Vieillir
C'est Brel qui chantait "Mourir, cela n'est rien, mourir la belle affaire... Mais vieillir..."
C'est très juste Matthieu, mourir, ça ne dure pas, à la différence de la vieillesse…
Je m'apprêtais à ne plus revenir te lire, Mon-Ex, de peur de m'engluer une nouvelle fois dans les commentaires sirupeux de ton fan-club (cf. ci-dessus…). Mais j'ai bien fait de passer. Voilà maintenant des années que je te lis, et je découvre aujourd'hui l'un de tes plus beaux textes. Mais ce n'est que mon avis…
MonEx (car tu en es un autre…), Noël, tu as toujours le sens de l'exagération ! Sur la beauté de mon texte, sur l'existence de mon fan-club et sur le caractère sirupeux des commentaires…
T'es toujours en gris au fait…
Pour une fois que j'étais sincère... Tiens, ça m'apprendra. Allez, j'me casse !
Quel mauvais joueur ! A la première remarque tu nous fais le coup de la dignité bafouée, comédien va !
Tu crois qu'elle veut dire que la méchanceté est une des choses qui permet de vieillir sans trop s'ennuyer? C'est vrai que je n'avais pas envisagé çà comme çà...
Et puis elle a l'air d'être prise en "flag" de gentillesse quand elle va voir "sa plus vieille" du dessus, du coup elle s'empresse de masquer tout çà, par pudeur qui sait...
Je pense qu'il y a de ça effectivement Françoise. Et j'aime bien ton interprétation !